Abstrait
Au cours des vingt dernières années,
mon travail d’artiste a consisté principalement en
des aquarelles représentant les paysages, les coutumes
et le folklore de la vie acadienne dans notre région. Dans
ces œuvres, l’imagerie est relativement traditionnelle
et évoque un sentiment collectif d’appartenance à
une communauté et à une culture. Elle illustre l’endurance
et la force de cette culture et dépeint bon nombre des
aspects positifs se rapportant à une culture aussi riche
et aussi variée.
Plus récemment, j’ai également
commencé à explorer les qualités expressives
de la peinture abstraite. Cette nouvelle approche me permet d’examiner
d’autres aspects de ma culture et d’effectuer une
réflexion plus personnelle. Le procédé physique
utilisé pour créer ces œuvres abstraites laisse
lui-même une plus grande place à l’expression
personnelle. Les couches et les touches de peinture sont appliquées
directement à la main au lieu du pinceau. Cette approche,
combinée à un processus de décapage et de
frottement vigoureux, me permet d’ajouter et d’enlever
de la peinture de façon instantanée et parfois violente.
L’acte de peindre devient ainsi davantage un dialogue, dans
lequel l’évolution du tableau se fonde sur une alternance
de création, de soustraction et de régénération.
Les couleurs voilées, les marques gestuelles
et les variations de profondeur de mes tableaux abstraits en font
des œuvres beaucoup plus contemplatives et chargées
d’émotion que les images dépeintes dans mes
aquarelles. Ces œuvres abstraites sont aussi moins optimistes.
Elles évoquent le sentiment éphémère
que suscite l’appartenance à une région dont
les frontières sont essentiellement d’ordre culturel.
L’existence de l’Acadie en tant qu’entité
tangible relève en effet plus de la pensée et de
l’affectif que de frontières physiques. Ce sentiment
éphémère est représentatif de la nature
précaire de notre culture et fait ressortir les insécurités
que cette précarité suscite. Les couleurs sombres
et le caractère profond de mes œuvres abstraites font
allusion à une histoire qui, bien qu’elle soit riche,
reste voilée et vague. Pour compenser ce caractère
profond, j’insère dans mes œuvres abstraites
des blocs de couleur vive et unie qui attirent le regard et constituent
des points d’ancrage ou de repos pour les yeux. Ces points
d’ancrage évoquent un sentiment d’espoir, lequel
trouve écho dans ma conscience du fait que mes tableaux
continueront d’exister quand je ne serai plus de ce monde.
Ce besoin de laisser des traces de moi-même est cependant
aussi le reflet du fait que l’Acadie en tant que «
lieu » et mode de vie risque de disparaître un jour.
La polyvalence de l’approche abstraite me
sera utile en tant que véhicule d’exploration. Le
concept de dialogue et les qualités expressives du support
sont tout particulièrement importants à cet égard.
Ils contribuent à soulager les frustrations que je ressens
à essayer d’évoquer des questions culturelles
si complexes, que ce soit à l’oral ou à l’écrit.
Le manque d’assurance que je ressens lorsque j’essaye
de communiquer en français ou en anglais est quelque chose
que de nombreux autres Acadiens et Acadiennes, de la Baie Sainte-Marie
partagent, parce qu’ils ont le sentiment de ne pas avoir
ce qu’il faut pour pouvoir communiquer de façon adéquate
en dehors de la langue acadienne. J’ai la chance, personnellement,
de pouvoir exprimer mes propres opinions par l’intermédiaire
d’œuvres visuelles et je suis reconnaissante d’avoir
la possibilité de jouer un rôle de porte-parole pour
d’autres Acadiens et Acadiennes partageant les mêmes
questions et les mêmes préoccupations.
Denise COMEAU
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la collection « dialogue »